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La Page Arrachée du Journal de Bord de Cartier

Le 24 juillet 1534, la baie de Gaspé était calme. L'eau était grise et froide, et le ciel annonçait la pluie. Jacques Cartier se tenait debout sur la plage, les pieds dans la boue, et il regardait ses hommes travailler. Ils construisaient une croix massive. Elle mesurait neuf mètres de hauteur. Sur le bois, on pouvait lire : Vive le Roi de France. C'était un message simple, mais son sens était immense : ce territoire appartenait désormais au roi François Ier. Ce n'était plus la terre des hommes qui vivaient ici depuis des siècles.

Le chef Donnacona observait la scène depuis la forêt, les bras croisés et le regard sombre. Cartier savait que Donnacona n'était pas d'accord. Il le voyait sur son visage et dans sa posture. Mais Cartier avait ses ordres et une mission à accomplir. Ce soir-là, dans sa cabine, à la lumière d'une petite bougie, il ouvrit son journal de bord. Il écrivit la date, la position du navire et les conditions météorologiques. Des faits. Seulement des faits.

Mais soudain, sa plume s'arrêta. Il pensa à Donnacona. Le vieux chef était monté sur son canot et avait pagayé directement vers le navire de Cartier. Il n'avait pas peur. Il avait parlé avec dignité et une certitude absolue : « Cette terre est à nous. Vous n'avez pas le droit de planter votre croix ici. » Cartier n'avait pas vraiment répondu. Il avait souri et fait des gestes amicaux. Le lendemain, il avait emmené les deux fils de Donnacona sur son navire pour les amener en France, officiellement pour apprendre le français. Donnacona avait accepté avec difficulté, car il n'avait pas vraiment le choix.

Devant son journal, Cartier écrivit ce qu'il ressentait vraiment. Il écrivit que Donnacona avait raison. Il écrivit qu'il ressentait de la honte. Il écrivit que cette croix était peut-être un mensonge planté dans une terre étrangère. Puis il s'arrêta. Il relut ses mots, et brusquement, il arracha la page. Dans le journal officiel de Jacques Cartier, le document destiné au roi, il n'y avait aucun doute, aucune honte, aucune question difficile. On n'y trouvait que la gloire d'une découverte et la fierté d'un explorateur. Mais quelque part dans les eaux noires de la baie de Gaspé, une page flottait, emportée par le courant. La vérité, parfois, ne rentre pas dans l'histoire officielle.