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Marseilles griot tier

Depuis trois semaines, le marché du cours Julien était différent. Pas visuellement — les vendeurs de tissu wax étaient là, les pyramides de mangues brillaient sous le soleil de mai, et les odeurs de cumin et de poisson séché flottaient dans l'air chaud. Mais il manquait quelque chose. Une voix. La voix.

Souleyman Diallo ne chantait plus.

Amara, vingt-deux ans, née à Marseille de parents guinéens, avait grandi avec cette voix dans les oreilles. Chaque samedi matin, le vieux griot installait sa chaise en bois devant la boutique de thé de Monsieur Konaté, posait sa kora sur ses genoux, et commençait. Il racontait des histoires d'empereurs et de chasseurs, de femmes courageuses et de rivières qui parlaient. Les enfants s'asseyaient par terre. Les adultes ralentissaient le pas. Même les touristes perdus dans le quartier s'arrêtaient sans comprendre un seul mot.

Et maintenant : le silence.

— Il ne viendra plus, lui dit Monsieur Konaté un matin, en remuant son thé avec une petite cuillère. Il avait l'air triste, mais aussi résigné. Comme si c'était inévitable.

— Pourquoi ? demanda Amara.

Monsieur Konaté haussa les épaules. — Il dit que personne n'écoute vraiment. Que les jeunes ont leurs téléphones et les vieux ont leurs problèmes. Que les mots partent dans l'air et disparaissent. Qu'un griot sans audience, c'est une radio sans signal.

Amara trouva ça injuste. Elle voulait protester, dire que elle écoutait, que les histoires de Souleyman lui avaient appris qui elle était, d'où elle venait. Mais Monsieur Konaté s'était déjà retourné vers ses clients.

Ce soir-là, Amara prit le bus jusqu'à la Castellane, où Souleyman habitait dans un appartement au quatrième étage avec vue sur la mer. Elle n'était jamais allée chez lui. Elle sonna à l'interphone avec une certaine hésitation.

— Qui est là ?

— Amara. La fille de Mamadou Diallo. Je viens… je viens vous parler, si vous voulez bien.

Un long silence. Puis le bourdonnement de la porte.

L'appartement était petit mais rempli de choses : des photos encadrées, des instruments accrochés aux murs, des cahiers empilés sur la table. Souleyman était assis dans un fauteuil, plus vieux qu'Amara ne l'avait imaginé. Ses mains — ces mains qui jouaient de la kora depuis soixante ans — reposaient sur ses genoux, immobiles.

— Tu es la petite d'Alpha Mamadou, dit-il. Je me souviens de toi. Tu avais cinq ans quand tu as pleuré parce que le chasseur Soundiata n'avait pas peur du lion.

Amara sourit malgré elle. — J'avais peur pour lui.

— Exactement. Tu écoutais vraiment.

Elle s'assit en face de lui et dit ce qu'elle pensait, directement, sans chercher ses mots : — Monsieur Konaté m'a dit que vous avez arrêté parce que les gens n'écoutent pas. Mais moi, j'ai grandi avec vos histoires. Je sais qui était Soundiata Keïta. Je connais le nom du fleuve Niger. Je comprends pourquoi mon père respecte les anciens. Tout ça, c'est grâce à vous. Ce n'est pas rien.

Souleyman la regarda longuement. — Tu sais ce que c'est, un griot ? Ce n'est pas un musicien. C'est une mémoire vivante. Quand je me tais, des mots meurent avec moi. Des noms de villages que personne ne connaît plus. Des histoires que ma mère m'a données, et sa mère avant elle. Mais si ces mots tombent sur un sol sec...

— Alors écrivez-les, dit Amara soudainement. L'idée venait de sortir de sa bouche avant qu'elle ait réfléchi. — Écrivez-les, ou enregistrez-les. Je peux vous aider. J'ai mon téléphone, un micro, du temps le week-end. On peut créer quelque chose. Un podcast, une archive, n'importe quoi.

Souleyman ouvrit la bouche, puis la referma. Il avait l'air surpris — pas offensé, mais vraiment surpris, comme si cette idée ne lui avait jamais traversé l'esprit.

— Un griot sur internet, dit-il enfin, avec une voix neutre. Je ne sais pas si c'est ridicule ou génial.

— Les deux, peut-être. Mais au moins, les mots ne disparaîtront pas.

Il y eut un long silence. Dehors, la mer était orange sous le soleil du soir. Quelque part dans l'immeuble, un enfant criait de joie pour une raison inconnue.

— Reviens samedi, dit finalement Souleyman. Apporte ton téléphone.

Il n'avait pas souri. Mais il avait dit samedi. Et pour Amara, c'était suffisant.

Le lendemain matin, au cours Julien, les odeurs de cumin et de mangue étaient les mêmes qu'avant. Mais Amara marchait un peu différemment — avec l'impression rare et précieuse d'avoir peut-être sauvé quelque chose sans savoir encore exactement ce que c'était.