距离峰顶仅十米却放弃的登山者
B2 · Sports
Le vent n'avait pas de nom sur cette face nord, mais les guides locaux lui en donnaient un : le souffleur blanc. Julien Marceau l'entendait depuis l'enfance, dans les récits de son père, sans jamais l'avoir vraiment rencontré. Ce matin-là, à 8 490 mètres d'altitude, il comprenait enfin pourquoi les anciens baissaient la voix pour en parler.
Il s'arrêta, planta son piolet dans la neige durcie, et leva les yeux.
Dix mètres. Peut-être douze. Le sommet était là, une crête blanche et banale que n'importe quel regard non initié aurait jugée anodine. Julien, lui, la regardait depuis quinze ans. Sur des photos épinglées au-dessus de son bureau. Dans des rêves récurrents où il posait toujours le pied gauche en premier.
Derrière lui, il entendit la respiration sifflante de Léa.
— Continue, dit-elle, entre deux inspirations laborieuses. Je t'attends ici.
Léa Fontaine avait trente-deux ans, une douzaine de sommets à plus de sept mille mètres à son actif, et une façon particulière de mentir : elle le faisait avec les yeux grands ouverts, comme si l'honnêteté du regard pouvait compenser la fausseté des mots. Julien se retourna. Elle était appuyée contre le rocher, les lèvres légèrement bleues, le masque à oxygène à moitié déplacé.
— Depuis combien de temps ne sens-tu plus tes doigts ? demanda-t-il.
— Ça va.
— Ce n'est pas ce que j'ai demandé.
Un silence s'installa. Le vent remplissait chaque pause avec une efficacité brutale.
— Une heure. Peut-être un peu plus, finit-elle par avouer.
Julien regarda à nouveau vers le haut. Dix mètres. Vingt minutes d'effort, en supposant que ses propres jambes obéissent encore correctement. Il avait calculé mille fois la logistique de ces derniers mètres, anticipé chaque prise possible dans la roche et la glace. Son corps savait quoi faire. C'était bien là le problème.
Si Léa commençait à perdre conscience pendant qu'il était là-haut, il ne pourrait pas la redescendre seul. Ils étaient à deux jours de marche du camp de base, et la météo, qui s'était montrée indulgente jusque-là, risquait de changer avant la nuit. Leurs guides de portage l'avaient averti : après quinze heures, on ne répond plus de rien là-haut.
Il était quatorze heures trente-deux.
— Tu es sûre ? dit-il, et dans sa voix il y avait quelque chose qu'il n'aurait pas su nommer — ni de la colère, ni tout à fait de la peur, plutôt une question posée à lui-même autant qu'à elle.
— Julien. Tu es à dix mètres. Va.
Il se retourna une dernière fois vers le sommet. Le souffleur blanc arrachait de petits nuages de neige à la crête, comme s'il voulait effacer toute trace humaine. Pendant quelques secondes — il ne saurait jamais combien exactement — il ne pensa à rien du tout. Juste le vide, l'altitude, et cette crête ridicule à dix mètres.
Puis il fit demi-tour.
Ils ne se dirent presque rien pendant les premières heures de descente. Julien réglait le rythme, vérifiait régulièrement que Léa suivait, cherchait les repères qu'ils avaient balisés à la montée. Le geste technique occupait juste assez d'espace mental pour ne pas laisser le regret s'installer.
Ce fut Léa qui parla en premier, au troisième camp, après qu'ils eurent mangé quelque chose de chaud et sans goût.
— Tu aurais dû y aller, dit-elle. J'aurais attendu. J'aurais tenu.
— Je sais.
— Alors pourquoi...
— Parce que je n'étais pas sûr. Et à dix mètres du sommet, avec toi dans cet état, l'incertitude ne coûte pas le même prix qu'ailleurs.
Léa fixa sa tasse un long moment. Dehors, la tempête que le guide avait annoncée avait fini par arriver, deux heures après leur retour au camp. Le tissu de la tente claquait avec une violence régulière, comme quelqu'un qui frappait à une porte sans intention d'entrer.
— Tu reviendras, dit-elle finalement.
Ce n'était pas une question. Julien haussa les épaules — un geste ambigu qui pouvait signifier peut-être, ou je n'en sais rien, ou encore quelque chose pour lequel il n'avait pas encore trouvé les mots.
La vérité, c'est qu'il ne savait pas s'il avait fait le bon choix. Il ne le saurait peut-être jamais. Les quinze prochaines années lui appartiendraient peut-être entières, et le sommet demeurerait là où il avait toujours été, impassible, à attendre que quelqu'un lui pose enfin le pied gauche en premier.
Ou peut-être que non. Peut-être que certaines décisions n'ont pas de bonne réponse, seulement des conséquences qu'on apprend à porter différemment avec le temps.
Il éteignit sa lampe frontale et écouta la tempête travailler.